Elle se rendit compte que le vendeur la regardait parce qu’il voulait qu’elle passe sa commande. Elle regarda le hot-dog d’Hernandez, qui débordait d’oignons, de poivrons et de ce qui devait être de la sauce salsa. L’inspecteur la fixait, visiblement prêt à se moquer d’elle.
“Je veux la même chose que lui”, dit-elle. “Exactement la même chose.”
*
Quand ils furent de retour au poste quelques heures plus tard et que Jessie sortit des toilettes des femmes pour la troisième fois, Hernandez approcha d’elle avec un grand sourire. Elle se força à avoir l’air détendue et ignora le gargouillis désagréable qu’elle avait au ventre.
“Bonne nouvelle”, dit-il, heureusement inconscient de l’inconfort de Jessie. “On nous a dit que quelqu’un avait été intercepté il y a quelques minutes de cela avec des Hardwood d’une taille qui correspondait à celle des pieds de Lionel, qui chaussait du quarante-neuf. La personne qui portait les chaussures de sport avait des pieds de taille quarante-deux. Donc, vous voyez, c’était un peu louche. Bien vu.”
“Merci”, dit Jessie en essayant de faire comme si ce n’était pas grand-chose. “Est-ce que le médecin légiste a fourni une cause possible de décès ?”
“On n’a rien d’officiel pour l’instant mais, quand ils ont retourné Lionel, ils ont trouvé une énorme vergeture à l’arrière de sa tête. Donc, ça pourrait être un hématome sous-dural. Cela expliquerait le manque de sang.”
“Excellent”, dit Jessie, heureuse que sa théorie semble avoir été la bonne.
“Oui, mais sa famille ne se réjouit pas, elle. Sa mère est venue ici pour identifier le corps et, apparemment, elle est complètement décomposée. Elle est célibataire. Je me souviens avoir lu dans un article sur son fils qu’elle avait trois boulots quand Lionel était enfant. Elle a dû penser qu’elle pourrait travailler moins quand il serait riche mais j’imagine que ça ne va pas se passer comme ça.”
Comme Jessie ne savait pas quoi répondre, elle se contenta de hocher la tête en silence.
“J’en ai fini pour aujourd’hui”, dit brusquement Hernandez. “On va boire un coup à plusieurs. Tu peux venir si tu veux. Je te dois vraiment une tournée.”
“J’aimerais bien mais je dois aller en boîte avec ma coloc ce soir. Elle pense qu’il est temps que je me remette à draguer.”
“Et toi, qu’en penses-tu ?” demanda Hernandez en levant les sourcils.
“Je pense qu’elle est implacable et qu’elle ne me laissera pas tranquille tant que je n’y serai pas allée au moins une fois, même si on est lundi. Ça devrait me laisser quelques semaines de sursis avant qu’elle recommence à me tanner.”
“Eh bien, amuse-toi”, dit-il en essayant d’avoir l’air optimiste.
“Merci. Je suis sûre que je vais m’ennuyer.”
Le club était sombre et bruyant et Jessie sentait venir un mal au crâne.
Une heure auparavant, quand elle et Lacy s’étaient préparées, les choses avaient semblé beaucoup plus prometteuses. L’enthousiasme de sa coloc était contagieux et Jessie avait presque été impatiente que la soirée commence quand elles avaient revêtu leurs robes et s’étaient coiffées.
Quand elle quittèrent l’appartement, Jessie pensait comme Lacy qu’elle avait l’air “vraiment sexy”. Elle portait sa jupe rouge fendue le long de la cuisse, celle qu’elle n’avait jamais pu mettre pendant son séjour bref mais tumultueux dans sa banlieue du Comté d’Orange. Elle portait aussi un haut sans manches noir qui mettait en valeur les muscles qu’elle avait acquis pendant sa kinésithérapie.
Elle avait même daigné mettre une paire d’escarpins noirs aux talons de sept centimètres qui faisaient officiellement d’elle un membre du club des Amazones avec Lacy en lui faisant dépasser le mètre quatre-vingt-deux. Au début, elle avait coiffé ses cheveux marron vers le haut mais son imprésario l’avait convaincue de les laisser tomber pour qu’ils tombent en cascade le long de ses épaules jusqu’au haut de son dos. Quand elle se regarda dans le miroir, elle ne trouva pas Lacy complètement ridicule quand elle dit qu’elles ressemblaient à deux mannequins qui allaient s’encanailler pour la soirée.
Cependant, une heure plus tard, son humeur s’était assombrie. Lacy s’amusait énormément en flirtant joyeusement avec des gars qui ne l’intéressaient pas et en flirtant sérieusement avec des filles qui l’intéressaient vraiment. Jessie se retrouva au bar, en train de parler au barman, qui avait visiblement l’habitude de parler aux filles qui ne connaissaient pas l’endroit.
Jessie n’aurait pas pu dire quand elle était devenue aussi gauche. Il était vrai que cela faisait presque dix ans qu’elle n’était plus célibataire mais elle et Kyle étaient allés à exactement cette sorte de club quand ils avaient vécu ici, avant qu’ils ne déménagent à Westport Beach, et elle ne s’était jamais sentie aussi déplacée.
En fait, autrefois, elle adorait visiter les nouveaux clubs, bars et restaurants du centre-ville de Los Angeles, que les locaux appelaient DTLA. Il semblait y en avoir un nouveau toutes les semaines. Jessie et Kyle allaient dans un de ces endroits, essayaient les menus ou les boissons les moins conventionnels puis dansaient comme des fous au centre du club sans tenir compte des regards méprisants que cela leur attirait. Kyle ne lui manquait pas mais elle devait bien admettre qu’elle regrettait la vie qu’ils avaient partagée avant que tout ne parte à vau-l’eau.
Un jeune homme qui ne devait guère avoir plus de vingt-cinq ans se faufila à côté d’elle et s’assit sur le siège vide qui se trouvait à sa gauche. Elle l’évalua rapidement et discrètement dans le miroir du bar.
C’était en partie un jeu personnel qu’elle aimait jouer avec elle-même. Elle lui donnait le nom officieux de “Prédiction des Gens”. Elle essayait de deviner tout ce qu’elle pouvait sur la vie d’une personne en se basant seulement sur son apparence, ses actions et son discours. Quand elle regarda furtivement l’homme en question, elle fut ravie de constater que ce jeu avait maintenant des avantages de nature professionnelle. Après tout, elle était profileuse criminelle intérimaire junior. C’était du travail de terrain.
Cet homme était modérément beau. Il avait des cheveux décoiffés et châtains qui lui tombaient sur le côté du front. Il était bronzé mais pas comme un surfeur car son bronzage était trop égal et parfait. Jessie soupçonna qu’il fréquentait régulièrement les salles de bronzage. Il était en bonne forme mais avait l’air presque anormalement maigre, comme un loup qui n’avait pas mangé depuis un certain temps.
Visiblement, il sortait du travail car il était encore en “uniforme” : un costume, des chaussures brillantes, une cravate légèrement desserrée pour montrer qu’il était en mode détendu. Il était presque vingt-deux heures et, s’il sortait du travail, cela suggérait qu’il travaillait dans un bureau pendant de nombreuses heures, peut-être dans la finance, bien que ceux-là aient plutôt tendance à commencer tôt qu’à finir tard.
Il y avait plus de chances qu’il soit avocat mais pas pour le gouvernement ; c’était peut-être un associé qui faisait sa première année pour une grande entreprise dans un gratte-ciel proche où ses patrons le pressaient comme un citron. Il était bien payé, comme le prouvait son costume bien coupé, mais il n’avait guère de temps pour jouir des fruits de son labeur.
Il semblait être en train de décider ce qu’il allait dire à Jessie. Comme elle avait déjà une boisson à moitié pleine, il ne pouvait pas lui en offrir. Jessie décida de l’aider.
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