- Patrik, si, reprit-elle. Je crois qu'il a été le seul à le faire. Le seul depuis toujours.
Il s'ensuivit un long silence.
- Eh bien, finit par dire Per-Olof. Vous êtes libre. Qu'allez-vous faire?
Sibylla haussa les épaules.
- Je le sais, moi, dit Bergström en se détachant du mur. Nous allons nous rendre à Vetlanda. Et dire deux mots à votre mère.
Sibylla secoua la tête.
- Non, je ne veux pas.
- Sibylla, je ne crois pas que vous compreniez de quoi il retourne.
- Je veux trois cent mille. C'est tout ce dont j'ai besoin.
Bergström eut un sourire indulgent.
- Mais il s'agit de millions, voyons.
Elle le regarda et, lorsque leurs regards se croisèrent, elle comprit qu'il parlait sérieusement.
- Vous ne pouvez pas lui faire cadeau d'une telle fortune, ajouta-t-il.
Sibylla réfléchit un moment. Que ferait-elle d'une fortune?
- Eh bien, sept cents, alors. Le reste, vous lui direz qu'elle peut se le mettre dans le cul.
Un grésillement se fit entendre dans la serrure avant qu'elle ait le temps de baisser la main. Elle se demanda s'il montait toujours la garde près de l'Interphone.
Comme la fois précédente, il attendait sur le pas de la porte, quand elle arriva sur le palier. Ils ne dirent rien ni l'un ni l'autre avant qu'elle ait pénétré dans le hall et qu'il ait refermé la porte derrière eux.
- Je suis très impressionné, dit-il. Meurtrière par la police une semaine, héroïne nationale la suivante. Bigre!
Elle entra et se dirigea vers les ordinateurs. Cette fois, il ne chercha pas à s'interposer.
- Tu l'as trouvé?
Il hocha la tête.
- C'est cinq mille, cette fois, hein?
Elle plongea la main dans la poche de sa veste, sortit les billets et les posa sur le clavier. Pour sa part, il tira une enveloppe blanche de sa poche-revolver et la lui tendit.
- Il est à toi?
Elle le regarda, prit l'enveloppe et passa dans le hall.
- On finit par devenir curieux, dit-il.
Sans rien dire de plus, elle sortit sur le palier et tira la porte derrière elle. C'est alors qu'elle sentit qu'elle tremblait. À l'étage au-dessous, elle dut s'asseoir.
Elle prit l'enveloppe, le cœur battant.
Une enveloppe blanche contenant la réponse à quatorze ans d'ignorance.
Comment s'appelait-il? Où habitait-il? Qu'était-il devenu? Elle allait enfin le savoir.
Le car partait dans deux heures.
Le contrat de vente était signé et la somme à payer avait été versée. Gunvor Strömberg avait dit qu'elle l'attendrait à l'arrivée du car pour lui remettre les clés.
La tranquillité. La paix de l'âme. Et puis cette enveloppe blanche contenant ce nom qui lui avait tant manqué.
Qui lui manquerait toujours.
Mais à quoi bon? Il était trop tard, maintenant. Trop tard depuis quatorze ans.
Pour qui faisait-elle cela? Pour lui? Ou pour elle-même?
Elle se mit debout, perturbée par cette soudaine idée.
De quel droit faire son entrée dans sa vie au bout de quatorze ans? Qu'aurait-il à y gagner? Elle satisferait sa curiosité, mais lui était-il redevable de cela?
Il ne vivait pas dans la peine, lui. Pourquoi le forcer à partager la sienne?
S'il y avait quelque chose qu'elle lui devait, c'était d'assumer cette peine.
Devant elle se trouvait l'ouverture d'un vide-ordures. Un de ces trous dans le mur par lequel les gens se débarrassent de leurs détritus.
Elle l'ouvrit le cœur battant, non d'inquiétude mais de certitude de bien agir. Et cette certitude était en même temps une libération.
Si le car était à l'heure, elle serait chez elle avant que le voisin ne se mette à sonner le couvre-feu.
RÉALISATION: PAO ÉDITIONS DU SEUIL
IMPRESSION: BRODARD ET TAUPIN À LA FLÈCHE
DÉPOT LÉGAL: OCTOBRE 2005. N°66227-2 (40489)
IMPRIMÉ EN FRANCE. NUMÉRISÉ EN FRANCE AUSSI.