– Quelqu’un de Gimmerton désire vous voir, madame.
– Que veut-il? demanda Mrs Linton.
– Je ne l’ai pas questionné.
– Bien. Fermez les rideaux, Nelly, et apportez le thé. Je reviens dans un instant.
Elle quitta le salon. Mr Edgar demanda d’un ton insouciant qui c’était.
– Quelqu’un que madame n’attend pas, répondis-je. C’est cet Heathcliff… vous vous le rappelez, monsieur… qui habitait chez Mr Earnshaw.
– Quoi! le bohémien… le garçon de charrue? s’écria-t-il. Pourquoi ne l’avez-vous pas dit à Catherine?
– Chut! Il ne faut pas lui donner ces noms-là, maître. Elle serait très peinée si elle vous entendait. Son cœur s’est presque brisé quand il s’est enfui. Je suis sûre que son retour sera une fête pour elle.
Mr Linton se dirigea vers une fenêtre donnant sur la cour, à l’autre bout de la pièce. Il l’ouvrit et se pencha dehors. Je suppose qu’ils étaient en-dessous, car il s’écria vivement:
– Ne restez pas là, mon amour! Faites entrer le visiteur, si c’est un intime.
Bientôt j’entendis le bruit du loquet et Catherine, montant en courant, arriva essoufflée, effarée, trop excitée pour laisser paraître sa joie: à sa figure, on aurait même plutôt supposé qu’une terrible calamité venait de se produire.
– Oh! Edgar, Edgar! s’écria-t-elle, haletante! et en se jetant à son cou. Oh! Edgar, mon chéri! Heathcliff est revenu… il est là!
Et elle le serrait dans ses bras à l’étouffer.
– Bon, bon, dit son mari avec humeur, ce n’est pas une raison pour m’étrangler. Il ne m’a jamais fait l’impression d’un trésor si merveilleux. Il n’y a pas lieu de vous affoler.
– Je sais que vous ne l’aimiez pas, répondit-elle en modérant un peu son ravissement. Pourtant, par égard pour moi, vous devez être amis maintenant. Faut-il lui dire de monter?
– Ici? dans le petit salon?
– Et où donc?
Il avait l’air contrarié et laissa entendre que la cuisine était un endroit qui conviendrait mieux au visiteur. Mrs Linton le regarda d’une drôle de manière… moitié fâchée, moitié riant de sa susceptibilité.
– Non, ajouta-t-elle, au bout d’un instant; je ne peux pas le recevoir dans la cuisine. Mettez deux tables ici, Hélène: l’une pour votre maître et pour Miss Isabelle qui sont l’aristocratie, l’autre pour Heathcliff et pour moi, qui sommes les classes inférieures. Cela vous va-t-il ainsi, cher? Ou faut-il que je fasse allumer du feu ailleurs? Dans ce cas, donnez vos instructions. Je descends vite m’assurer de mon hôte: j’ai peur que ma joie soit trop grande pour être fondée sur quelque chose de réel.
Elle allait de nouveau se précipiter dehors, mais Edgar l’arrêta.
– Priez-le de monter, dit-il en s’adressant à moi. Et vous, Catherine, tâchez d’être contente sans être absurde. Il est inutile que toute la maison vous voie accueillir comme un frère un domestique qui s’est sauvé.
Je descendis et trouvai Heathcliff qui attendait sous le porche, comptant évidemment qu’il serait invité à entrer. Il me suivit sans paroles inutiles et je l’introduisis en présence de mon maître et de ma maîtresse, dont les joues enflammées révélaient qu’ils venaient d’avoir un entretien animé. Mais ce fut un autre sentiment qui brilla sur le visage de la jeune femme quand son ami apparut à la porte. Elle s’élança vers lui, le prit par les deux mains et le conduisit vers Linton; puis elle saisit les mains de Linton et, malgré lui, le força de prendre celles de Heathcliff. À présent que le feu et les bougies éclairaient en plein celui-ci, j’étais encore plus stupéfaite de sa transformation que je ne l’avais été tout d’abord. C’était maintenant un homme de grande stature, bien bâti, taillé en athlète, auprès duquel mon maître paraissait grêle et avait l’air d’un adolescent. Sa façon de se tenir droit suggérait l’idée qu’il avait été dans l’armée. L’expression et la décision de ses traits lui composaient un visage plus vieux que celui de Mr Linton, et qui respirait l’intelligence sans conserver trace de sa dégradation passée. Pourtant, sous ses sourcils abaissés et dans ses yeux pleins d’un feu sombre se dissimulait une férocité à demi sauvage, mais maîtrisée. Ses manières étaient même dignes, tout à fait dépourvues de rudesse, bien que trop sévères pour être gracieuses. La surprise de mon maître égala ou dépassa la mienne. Il resta une minute à se demander comment il s’adresserait au garçon de charrue, comme il l’appelait. Heathcliff lâcha sa main délicate et le regarda froidement jusqu’à ce qu’il se décidât à parler.
– Asseyez-vous, monsieur, dit-il enfin. Mrs Linton, en souvenir du temps jadis, a désiré que je vous fisse un accueil cordial; et naturellement je suis heureux de tout ce qui peut lui être agréable.
– Et moi aussi, répondit Heathcliff, particulièrement si c’est quelque chose où j’ai une part. Je resterai volontiers une heure ou deux.
Il s’assit en face de Catherine, qui tenait les yeux fixes sur lui; elle semblait craindre qu’il ne disparût si elle les détournait un instant. Lui ne leva pas souvent les yeux sur elle. Un rapide regard de temps à autre suffisait; mais ce regard reflétait, chaque fois avec plus d’assurance, le délice dissimulé qu’il buvait dans le sien. Ils étaient trop absorbés dans leur joie mutuelle pour se sentir embarrassés. Il n’en était pas de même de Mr Edgar: il pâlissait de contrariété. Ce sentiment atteignit le comble quand sa femme se leva et, s’approchant de Heathcliff, lui saisit de nouveau les mains, en riant d’un air égaré.
– Demain, je m’imaginerai avoir rêvé, s’écria-t-elle. Je ne pourrai pas croire que je vous ai vu, que je vous ai touché, que je vous ai parlé encore une fois. Et pourtant, cruel Heathcliff, vous ne méritez pas cet accueil. Rester trois ans absent, sans donner signe de vie, et sans jamais penser à moi!
– Un peu plus que vous n’avez pensé à moi, murmura-t-il. J’ai appris votre mariage, Cathy, il n’y a pas longtemps. Pendant que j’attendais en bas, dans la cour, je méditais ce projet: entrevoir simplement votre visage, recevoir en retour un regard de surprise, peut-être, et de plaisir affecté; puis régler mon compte avec Hindley, et enfin prévenir la loi en me faisant justice moi-même. Votre accueil m’a fait sortir ces idées de l’esprit: mais prenez garde de ne pas me recevoir d’un autre air la prochaine fois! Non, vous ne me chasserez plus. Vous étiez réellement inquiète de moi, n’est-ce pas? Eh bien! il y avait de quoi. J’ai mené un dur combat dans la vie, depuis le jour que j’ai cessé d’entendre votre voix; il faut me pardonner, car c’est uniquement pour vous que je luttais!
– Catherine, si vous ne voulez pas que notre thé soit froid, venez à table, je vous prie, interrompit Linton en s’efforçant de conserver son ton habituel et un degré convenable de politesse. Mr Heathcliff a une longue course devant lui, quel que soit l’endroit où il loge cette nuit. Quant à moi, j’ai soif.
Elle prit sa place devant la théière. Miss Isabelle arriva, appelée par la cloche; alors, après avoir avancé les chaises, je sortis. Le repas dura à peine dix minutes. La tasse de Catherine resta vide: elle était incapable de manger ou de boire. Edgar avait renversé son thé dans sa soucoupe et avala à peine une bouchée. Leur hôte ne prolongea pas son séjour ce soir-là plus d’une heure. Je lui demandai, quand il partit, s’il allait à Gimmerton.
– Non, à Hurle-Vent, répondit-il. Mr Earnshaw m’a invité, lorsque je lui ai fait visite ce matin.
Mr Earnshaw l’avait invité, lui! et il avait fait visite, lui, à Mr Earnshaw! Je méditai cette phrase avec inquiétude après son départ. Commencerait-il à être un peu hypocrite et revient-il dans le pays pour y tramer le mal sous un masque? me demandais-je. J’avais au fond du cœur le pressentiment qu’il aurait mieux valu qu’il n’eût pas reparu.
Читать дальше