Ilan reposa le plan dans un frisson et s’intéressa à l’autre feuille, un texte tapé à l’ordinateur.
« Cher candidat,
Comme vous pouvez le constater, vous disposez d’un plan succinct, simplifié, qui représente l’ensemble des pièces et couloirs accessibles pour le moment. Cet immense hôpital est évidemment bien plus complexe et vaste que ce que vous voyez là. Votre véritable terrain de jeu sera destiné à s’agrandir, au fil des heures, entre le sous-sol et les trois étages supérieurs. À vous d’en bâtir le plan définitif.
Il comprend des portes, des grilles, des accès verrouillés, un peu partout. Certaines issues sont définitivement condamnées, d’autres pourront être ouvertes à l’aide de clés, vous faire progresser dans ce gigantesque dédale et vous mener vers des étapes supérieures.
Comment allez-vous obtenir ces clés ? Dès demain, vous allez ouvrir une première enveloppe qui contiendra un objectif à remplir et une clé. La clé permettra de déverrouiller une issue qui vous mènera vers une autre enveloppe identique à la première : autre objectif, autre clé. Et ainsi de suite.
Dans chaque nouvelle pièce, chaque recoin, vous pourrez peut-être trouver de petits cygnes noirs. Ces cygnes ne sont la propriété de personne. Le premier qui en trouve un est autorisé à le garder. Et prenez soin de bien les cacher pour éviter les tentations ou les vols que nous ne sanctionnerons pas : ils font partie du jeu, à vous d’être vigilant et de protéger vos trésors.
Plus vous remplirez vos objectifs rapidement, plus vite vous obtiendrez vos cygnes et aurez de chance de découvrir l’ultime clé, cachée quelque part dans le complexe, qui vous permettra de déverrouiller le coffre avec le pactole de 300 000 euros. Il sera nécessaire de posséder au moins dix cygnes noirs pour accéder à cette ultime clé. De plus, chaque cygne découvert vous apportera une prime de 10 000 euros. Au final, vous pourrez gagner plus de 400 000 euros. De quoi vivre un rêve éveillé.
Quelques informations essentielles :
— le jeu se déroule de 9 heures à 19 heures. Une sonnerie marquera ces limites. Il est interdit de démarrer avant. Dès l’heure de fin, vous devrez cesser toute progression. En dehors de ces horaires, vous êtes libres de voyager dans les pièces et couloirs, d’y réfléchir, mais sachez que toutes les lumières de l’hôpital, à part celles de vos chambres, des douches et de la cuisine, s’éteindront à 20 heures. Aussi est-il déconseillé de traîner dans les couloirs aux alentours de cette heure-là, car le noir est absolu et vous peineriez à retrouver votre chambre. Passer une nuit complète, seul, dans ces couloirs glacés, n’est pas ce qu’il y a de plus réjouissant, croyez-moi ;
— ne jamais révéler à quiconque quels sont ses objectifs. Toute allusion, maladresse, sur votre mission, entraînera une élimination. Nous sommes partout et nulle part, soyez sûr que nous finirons par savoir si vous avez respecté cette règle ou pas ;
— vous ne pourrez passer à l’étape suivante, c’est-à-dire chercher quelle issue ouvre votre prochaine clé, qu’en ayant rempli votre objectif en cours. Là aussi, tout manquement à la règle entraînera une élimination sans appel ;
— ne pas remplir ou refuser un objectif impliquera une pénalité d’une journée : vous ne pourrez passer à la phase suivante que le lendemain, 9 heures. Autant dire que cela représente un grand handicap pour la course à la victoire.
Bonne chance.
Virgile Hadès »
Ilan relut la lettre plusieurs fois. Il était à moitié satisfait et la peur s’estompait un peu : l’aventure prenait la tournure d’une véritable chasse au trésor, avec ses règles et ses différentes étapes. Restait à découvrir la réelle nature des objectifs.
Il se déshabilla, régla son réveil sur 7 heures et se mit à réfléchir au moyen de sortir de cette chambre, histoire de gagner du temps. La porte était solide, avec un renfort métallique. Impossible de la forcer. Il ausculta la serrure et commença à fouiller les recoins de la petite pièce. Il y avait forcément une clé cachée quelque part. Il vérifia partout : sous les meubles, à l’intérieur de la chasse d’eau, derrière le haut-parleur. Après une heure et demie de recherche, ce fut dans la doublure de l’un des pantalons accrochés dans la penderie qu’il la découvrit enfin.
Soulagé, il la glissa dans la serrure et vérifia que la porte s’ouvrait. Bingo.
Ilan passa la tête dans le couloir. Il sentit la chaleur des chauffages électriques lutter contre le froid de l’immense structure dans un courant d’air. Sur la droite, des flaques de lumière glissaient sous différentes portes, un peu plus loin. Ilan se dit qu’il occupait la toute première chambre du couloir. Il regarda sur la gauche, par où ils étaient arrivés : noir absolu, juste une grande bouche d’ombre qui semblait s’ouvrir sur lui.
Il rabattit rapidement la porte et ferma à clé, parcouru d’un frisson.
Il vérifia son lit. Draps propres, et ça sentait bon. Il s’allongea, les mains derrière la tête. Des chiens erraient à l’extérieur et, rien qu’à cette pensée, Ilan se crispa. Il n’était donc pas question de mettre le nez dehors.
Ilan songea à ces couloirs qu’ils avaient traversés et à la structure du bâtiment. Quel endroit effroyable. Des malades mentaux avaient vécu entre ces murs, d’autres étaient enterrés dehors, dans un cimetière. Des êtres humains dont le cerveau avait un jour déraillé et qui s’étaient retrouvés parqués comme des pestiférés, bien loin d’une société qui préférait les ignorer. Ces êtres à part avaient-ils compris la raison de leur présence dans cet hôpital ? S’étaient-ils crus normaux ou avaient-ils été conscients de leur folie ?
Ilan se recroquevilla sur le côté, soudain mal à l’aise. Il pouvait arriver n’importe quoi, qui l’entendrait hurler ici ? Qui était au courant de leur présence dans ces lieux horribles ? Les deux flics ? Et s’ils étaient vraiment complices, eux aussi ? Avaient-ils réussi à franchir le col ou étaient-ils finalement revenus dans l’enceinte ?
Ilan frissonna. Il éteignit la lumière et se glissa sous la couverture. Le silence était complet, mais parfois le bois craquait, comme dans un vieux navire. La tempête sévissait contre la fenêtre. D’autres bruits arrivaient, de temps en temps. Des écoulements gargouillant dans des tuyauteries, des claquements bizarres de ferraille… Ilan ralluma, se leva et tira la commode jusqu’à la porte. Elle n’empêcherait pas quelqu’un d’entrer mais, au moins, il se réveillerait à la moindre intrusion. Mieux valait rester prudent, il n’oubliait pas que ce fichu jeu était censé lui fiche la trouille de sa vie. Cette fois, il ne se laisserait plus avoir, quoi qu’il arrive. Il fallait absolument garder en tête qu’il s’agissait juste de fiction. De mensonge.
Lorsqu’il passa la main sous son oreiller, il sentit une feuille de papier.
Il ralluma et lut :
« Principe numéro 2 : L’un d’entre vous va mourir. »
Jour 1
La nuit lui avait paru interminable.
Ilan avait eu l’impression étrange que le temps s’était dilaté, que les aiguilles sur son réveil avaient décéléré, comme si le bâtiment tout entier avait basculé dans une dimension plus lente. Toute la nuit il avait songé au tableau de Dalí, Les Montres molles , l’une de ses œuvres préférées. Pour le peintre, il s’agissait d’un mélange de souvenirs de voyages en France — les camemberts — et d’une façon d’exposer sa hantise de la mort.
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